ASRC

Ed Broadbent sur les syndicats et les inégalités

Par Ed Broadbent

Note du rédacteur : Le texte qui suit est la traduction d’un discours prononcé par Ed Broadbent à la 11e Assemblée statutaire de l’ASRC à Ottawa le 22 octobre 2013.

Merci pour l’invitation de prendre la parole aujourd’hui sur l’importante question du syndicalisme et de l’inégalité économique. Toute démocratie digne de ce nom doit veiller à maintenir une société la plus égalitaire possible et à protéger le droit fondamental à la syndicalisation.

Légende : Ed Broadbent (à droite) est un ancien chef du NPD fédéral et aujourd’hui président de l’Institut Broadbent. Il répond à une question dans le cadre de l’Assemblée statuaire de l’ASRC, le 22 octobre 2013, en présence du secrétaire-trésorier du CTC, Hassan Yussuff.

Légende : Ed Broadbent (à droite) est un ancien chef du NPD fédéral et aujourd’hui président de l’Institut Broadbent. Il répond à une question dans le cadre de l’Assemblée statuaire de l’ASRC, le 22 octobre 2013, en présence du secrétaire-trésorier du CTC, Hassan Yussuff.

L’an dernier, l’Institut Broadbent a produit deux rapports. Le premier portait sur les causes de l’accroissement des inégalités économiques et les approches politiques susceptibles de faire une différence. Quant au deuxième, il portait sur l’importance de maintenir et de renforcer les capacités des syndicats et du mouvement syndical.

Ces deux enjeux sont très étroitement liés.

Depuis environ 1980, nous observons un accroissement soutenu de la part des revenus qui vont dans les poches du 1 % des Canadiens les plus riches. Cette part est passée de moins de 8 % à un sommet de 14 % atteint récemment, soit tout juste avant la récession mondiale de 2008-2009. Cela signifie que le 1 % des gens les plus riches, soit ceux qui gagnent une revenu d’environ 235 000 $ ou plus, s’accapare environ 1 $ de revenus sur 7 $ générés au Canada. Les nantis détiennent la plus grande part de la richesse depuis les années 1920, et c’est depuis les années 1980 que leur part de la richesse a augmenté le plus rapidement – et de loin. En revanche, le revenu du travailleur moyen – qui se trouve exactement au centre de l’échelle des revenus – a pratiquement stagné au cours de cette même période.

C’est pour cette raison que le mouvement de protestation Occupons est entièrement justifié de dénoncer le fait qu’une part élevée et croissante de tous les revenus va dans les poches d’une toute petite élite – formée principalement de hauts dirigeants – pendant que la classe moyenne et les classes inférieures ont vu leur niveau de vie stagner ou diminuer. Dans une démocratie, où le principe selon lequel tout le monde devrait avoir une chance égale de réussir dans la vie est fondamental, cela ne fait aucun sens. Et ce n’est pas selon ce modèle que le Canada s’est développé dans le passé.

Ce n’est pas une coïncidence si les inégalités s’accroissent début des années 1980. C’est à cette même époque que les syndicats ont commencé à perdre du pouvoir d’influence. Depuis, le taux de syndicalisation global a chuté d’un sommet de 40 % à un peu plus de 30 %. Dans le secteur privé, le taux de syndicalisation est passé d’environ 30 % à moins de 20 % aujourd’hui.

Cette baisse du taux de syndicalisation s’est traduite par une baisse du pouvoir de négociation et de l’influence politique du mouvement syndical.

Les syndicats ont pourtant été des acteurs de premier plan durant l’ère de la prospérité partagée et d’une égalité croissante qui s’est étendue de la période d’après-guerre au début des années 1980. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les syndicats ont été les principaux responsables de l’émergence d’une classe moyenne au pays, car leur militantisme et leurs interventions auprès des instances ont permis des augmentations de salaire selon la croissance économique. Et les syndicats n’ont pas défendu que leurs membres. Au contraire, les écarts de revenu en général ont été considérablement comblés entre les années 1950 et 1970, car les gains réalisés par les travailleurs syndiqués ont également bénéficié aux non-syndiqués, dont à de nombreux travailleurs à plus faible revenu.

Il est important de souligner que les gains réalisés par les syndicats ne se sont pas limités à des bonifications de salaires et d’avantages sociaux.

Les syndicats ont habilité les travailleurs dans leurs lieux de travail, ce qui a marqué un petit pas vers une citoyenneté démocratique dans le marché de l’emploi. De plus en plus, des questions qui avaient toujours été considérées comme des « prérogatives de l’employeur » faisaient l’objet de négociations.

De plus, les syndicats sont devenus d’importants joueurs sur la scène politique en travaillant avec des partis politiques – dont la CCF et le NPD – pour améliorer les pensions de l’État, les soins de santé publics, l’assurance-chômage, le logement abordable, l’enseignement postsecondaire accessible à tous et d’autres éléments constitutifs clés de ce qu’on a fini par appeler l’État providence. En effet, en 1960, le mouvement syndical était un des partenaires fondateurs du NPD.

C’est par l’action politique que les droits syndicaux – le droit à la reconnaissance syndicale, le droit à la libre négociation collective et le droit de grève – ont été enchâssés dans toues les principales conventions des droits de la personne de la période d’après-guerre, conventions que le Canada a ratifiées avec l’accord des provinces et qui sont à juste titre perçues comme fondamentales au concept même de la démocratie.

Un mouvement syndical fort et progressiste fait la promotion d’une meilleure égalité de deux façons importantes.

Premièrement, les syndicats contribuent directement à combler les écarts salariaux et à réduire le nombre d’emplois mal payés. Ainsi, l’égalité des revenus est favorisée.

Deuxièmement, le mouvement syndical a défendu les droits économiques et sociaux (pensions, soins de santé, éducation) de tous les travailleurs. Les syndicats ont fait la promotion des services publics dont bénéficient les citoyens et qui sont financés par des impôts progressifs. Ainsi, l’accès aux services publics ne dépend pas du revenu personnel. C’est une autre façon de favoriser l’égalité.

Les socio-démocrates comprennent qu’il est difficile de redistribuer les revenus pour assurer une meilleure égalité si les inégalités de revenus dans les marchés sont très marquées au départ.

Des pays comme la Suède sont beaucoup plus égalitaires que le Canada, non seulement parce que les dépenses relatives aux programmes sociaux y sont plus élevées, mais aussi parce que le mouvement syndical y représente la vaste majorité des travailleurs et tente délibérément de combler les écarts salariaux.

C’est également un mouvement syndical fort qui a pris en main les négociations sur l’équité salariale pour les femmes et les minorités visibles – servant encore une fois la cause démocratique d’une meilleure égalité.

Depuis longtemps, les politologues reconnaissent qu’une des principales raisons pour lesquelles le mouvement syndical est plus fort au Canada qu’il l’est aux États-Unis est que la tradition de syndicalisme social et la croyance que les syndicats doivent défendre les intérêts et les droits de tous les travailleurs non seulement dans les lieux de travail, mais aussi – comme je l’ai fait valoir – dans l’arène politique y sont plus ancrées. Disons les choses comme elles sont : ici au Canada, le NPD a défendu les droits des travailleurs avec beaucoup plus de constance que le Parti démocrate a su le faire aux États-Unis.

Défis

Aujourd’hui, les travailleurs canadiens font face à plusieurs défis de taille, dont la baisse du taux de syndicalisation et une attaque frontale contre les droits des syndiqués livrée par un gouvernement fédéral et des gouvernements provinciaux de droite.

Pour contrer cette attaque, il est essentiel que les syndicats augmentent leurs effectifs et leur pouvoir de négociation au nom des travailleurs, surtout des travailleurs mal rémunérés et à statut précaire dans le secteur privé qui ne bénéficient pas des avantages ou des protections qu’offre le syndicalisme.

Bien qu’il s’agisse d’un défi incroyable, il est encourageant de constater que le Congrès du travail du Canada et Unifor, un nouveau syndicat, sont prêts à le relever.

Il est tout aussi encourageant de constater que le mouvement syndical continue de défendre les intérêts de l’ensemble des travailleurs dans les milieux politiques. Pensons aux luttes pour faire bonifier les pensions d’État et le salaire minimum. Encore une fois, ces luttes sont essentielles si nous voulons bâtir un Canada plus égalitaire.

Un mouvement syndical fort et progressiste a joué un rôle fondamental dans l’émergence de la classe moyenne au Canada. Rebâtir ce mouvement s’avérera tout aussi fondamental pour inverser la tendance vers de plus grandes inégalités aujourd’hui. Il nous faut un Canada plus égalitaire et des syndicats plus forts, car les deux vont de pair.

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